Presse Editions Paraules

L’independant 17 novembre 2020

Dernière démonstr’action sous ma gouverne de Julien Blaine par François Huglo

Dernière démonstr’action sous ma gouverne de Julien Blaine

            Le grand dépotoir avait été salué comme acte politique-économique-esthétique-poétique (valeur d’usage contre valeur d’échange, Vie-Art contre marché, contre « asphyxiante culture »). Maïeutique et zen : incitation au détachement. Il s’agit aussi d’un acte manouche, ou rrom. On le comprend en lisant un « assortiment de choses fraîches » et « vieillottes toutes inédites » imprimées par les éditions Paraules en une période où diverses manifestations étaient reportées ou annulées, dont les rencontres de l’Ille-sur-Têt, les lectures chez Maupetit (librairie) et les Rroms au MUCEM (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée).

            L’exposition Le grand dépotoir (« tout ce qui me reste dans mes ateliers » doit être emporté ou sera brûlé ) met en pratique un proverbe gitan régulièrement cité par Alexandre Moralès : « Tout ce qui n’est pas donné est perdu ». Julien Blaine évoque sa mère, « une de Mouriès dans les Alpilles aux frontières de la Camargue », et le « soleil des fêtes de boumians » que rappellera le feu de joie, à la fin de l’expo. Et quelques rites : « Je récupère l’argent de la main droite, celle qui prend. Je paye de la main gauche, celle qui donne ». Un trèfle à quatre feuilles tatoué sur l’épaule droite, un bocal plein de pièces d’un centime d’euro. Du rite (« je me lève du pied droit ») à l’éthique (« je ne suis pas certain que ça va marcher mais j’envisage le succès »), il n’y a qu’un pas. Éthique tzigane, stoïcienne, spinoziste ? « Jamais je ne me plains (…). Je ne juge personne : jamais ». La fable confine à la médecine : « Tous mes cousines et cousins sont parents du hérisson », qui ne mange pas « les aliments contaminés par votre souillure (…). Il est propre et il guérit ».

            Éthique difficilement compatible avec la bonne morale des braves gens : « sur le chemin du voyage tu peux cueillir au bord des routes ce qui t’est nécessaire pour te nourrir et pour t’abreuver à condition de ne pas en faire commerce. Ce n’est pas voler, c’est obéir à la loi de l’hospitalité, c’est respecter les traditions de leurs pays d’origine ». Mais « ce respect leur vaudra une mauvaise réputation avec tous les attributs néfastes au sujet du vagabondage. Les 600 000 morts du génocide Nazi, le Parajmos, sont alors selon ces criminels de guerre justifiés ». Ah, les braves gens !

            Le grand dépotoir rappelle aussi les funérailles : « Tout ce qui lui appartenait disparaît. Un seul objet choisi par celles et ceux de sa famille : un simple souvenir du mort. Tout le reste va brûler. Même sa caravane : Tout ! ». À la Friche de la Belle de Mai, Blaine n’envisage pas de mourir. Il dépose encore, le long de sa route, des Post Scriptum à ses performances. Celles, politiques, de Piotr Pavlenski lui ont bien plu, jusqu’au jour où il s’est transformé « en donneur de leçon », en « moraliste pudibond » qui, « après s’être cloué la peau des couilles », est « devenu cul-cousu ! ». Blaine préfère « le haka des maoris », surtout connu chez nous par « son expression autour du rugby ». Mains frappées sur les cuisses, souffle des poitrines, hanches suivant le rythme fortement marqué par les pieds : « Ka mate ! Ka mate ! (C’est la mort ! C’est la mort ! ) Ka Ora ! Ka Ora ! (C’est la vie ! C’est la vie !) ». Étymologiquement, « haka signifie « faire » ! ». Comme la danse des signes sur les pages qui suivent, entre « transparence des O » et « Zéro ô mon beau 0 Ô ma boule 0 ». Être c’est suivre (dire « je suis » conjugue les deux verbes). À suivre…

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Entà Katakolo, Vers Katakolo, Michel Destieu (par André Sagne)

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Entà Katakolo, Vers Katakolo, Michel Destieu (par André Sagne)

Ce à quoi nous enjoint Michel Destieu dans son nouveau recueil, publié, notons-le, en version trilingue (occitan/grec/français) aux éditions Paraules, c’est, avant de partir en direction de Katakolo, petit port grec du Péloponnèse qui donne son titre au recueil, non loin de la ville de Pyrgos et du site d’Olympie, de s’y préparer en quelque sorte par un « Prélude » de quelques pages où l’« Escargot de mer » qui en est l’intitulé se révélera être une manière de désigner le pays de destination, la Grèce.

En effet, point de guide touristique ici, ni de cartes postales, mais plutôt ce qui représente peut-être, pour l’auteur, à l’opposé justement de tous les clichés, la quintessence de ce pays et de ses habitants, avec sa part « la plus vivace / la plus sauvage ». C’est bien elle que vise Michel Destieu qui évacue une bonne fois pour toutes dans ce « Prélude » les images que nous avons tous en tête, les dieux, les athlètes, les coureurs d’Olympie, en les évoquant d’une manière telle, avec ce ton particulier fait d’un mélange inédit de culture et de vie quotidienne, de distance et de familiarité, associant mots et images de façon très personnelle, que l’on retrouvera d’ailleurs dans tout le recueil, qu’elles deviennent totalement méconnaissables :

« Les coureurs sous le portique en pierre /prêts à avaler la cendrée les corps /luisants au milieu du monde sur les talus /quitte à mourir sur le rectangle en sable de renard /entrailles à ciel ouvert /ventre à terre ». Ou bien c’est « notre étoile (qui) descend la ligne de fond aussi vite qu’un coureur de soixante /mètres /pressée de tourner ».

Plus largement le poète présente de la même façon la Grèce comme « un bel escargot, /persienne /où le pays tout entier /entre /chaque nuit chaque soir /vadrouille ». Et il restitue étonnamment les bruits de la rue grecque, que l’on entend en le lisant, sans qu’il y ait de véritable description au sens habituel du terme : « morveux au tempo des quatre temps à travers les persiennes glissent /des coquelicots de rue saxos en lierre ça pulse rouspète cris tout en /haut des arbres quelle clique /nuit noire son couvercle en cuivre brûlant » jusqu’à ce que « les voix se faufilent refluent se rétractent au fond d’un grand escargot /de mer /maintenant ça pianote les hautes fleurs des femmes s’envoient au- /dessus des arbres /pose-toi pose-toi je te dis càtsi càtsi hohohohohouhouhouhouhouhou ».

Nous sommes bien dans la poésie de Michel Destieu, qui peut se nourrir, voire s’inspirer d’« un vin de feuilles plus doux que le soir », prêts avec lui à appareiller pour Katakolo, sans être très sûrs, néanmoins, de l’atteindre. Car il y a ici quelque chose de La Promenade au phare, ou plus précisément de Vers le phare (To the Lighthouse), de Virginia Woolf dans ce recueil, ne serait-ce que dans le nom même de Katakolo qui sonne comme une litanie ou un mantra, qui se répète à l’infini dans son rythme quaternaire, où l’on entend comme le battement sourd d’un tambour, appel ou fuite. Qu’il renvoie à un lieu réel n’est peut-être pas le plus important car s’y projette autre chose de plus fondamental, de l’ordre de l’écrit, de l’imaginaire et de la pensée. Vers Katakolo peut dès lors désigner un chemin initiatique, un retour sur soi, une interrogation existentielle, « … un sentier /la fine piste /dans la lumière noyée ».

Dix-huit poèmes constituent le recueil, chacun dans la forme que lui donnent successivement l’occitan, le grec et le français réunis, comme autant de stations, de facettes prises dans ce mouvement du sentier, du trajet vers, qui toujours s’échappe, serpente, s’éloigne ou se rapproche du but. Dix-huit manières de dire ensemble la réalité extérieure (la Grèce du Péloponnèse) et intérieure (le moi, le soi), non pas en alternance ou en continuité, non pas linéairement, mais dans le flux et le reflux de la vie. Dans ses queues de poisson et ses coq-à-l’âne. Car tout l’art de Michel Destieu, comme on le constate dès le prélude, est de juxtaposer à une profonde sensibilité le quotidien le plus prosaïque, au « grésillement /noir /d’un poème nostalgique de l’ombre d’où il vient » les « quatre cochons entiers /(qui) pendent /tête /en bas ». Sans que jamais cela ne vire au procédé, il fait de ce frottement jaillir l’étincelle poétique. Il redonne par exemple toute sa saveur à une journée en Grèce où se mêlent, dans l’exactitude des images, « la mer /sous un bombardement d’acier », « plomb en fusion », « un cimetière (qui) verse sa lumière blanche sur les tombes », « les voix (qui) montent aux arbres à travers la nuit /aux bruits de ferraille les cris de rue », le « grand café : parakalo, s’il vous plaît », à toute une série de pensées, de réflexions, à la fois sur ce pays qui l’accueille, la Grèce, dont il reconnaît modestement n’être qu’« en lisière », et de n’avoir peut-être fabriqué qu’une Grèce à son image (« ma Grèce »), et sur l’existence même, dont il ne questionne jamais frontalement le sens (ce qui n’aurait que peu d’intérêt à vrai dire) mais, tout comme pour la rue grecque, fait advenir par une science du détail détourné, du trivial exhaussé, grâce aussi à l’humour et à l’autodérision dont il fait preuve, tout le tragique et la beauté.

Le poème de la page 44 (version française), à cet égard, en figure peut-être l’exemple le plus accompli, en tout cas à mes yeux, en ce qu’il lie étroitement, inextricablement, en un bloc, le sentiment de la nature, en l’occurrence la mer, à celui de la perte et de la mort, ce que symbolisent dans leur extrême simplicité les vers suivants : « La marée pousse le sable humide /ce matin /nous n’arriverons pas assez tôt /sans doute /à Katakolo… ».

Le recueil devient alors une traversée des apparences, autre titre woolfien, où le poète, en compagnie de Maria l’exilée, arrachée à sa terre « de force sans rien (lui) demander », exécute en fait un périple intérieur où se croisent interrogations sur lui-même et sur les autres. « Je ne sais pas ce que je dis /j’en parle », avoue-t-il, et observe à propos des « gens d’ici », des Grecs, que « quelque chose d’étranger à eux /plus loin /gratte doucement l’infiniment neutre ». Au fur et à mesure que les poèmes se succèdent, « ce pays /… à moitié perdu /… à moitié (s)ien » apparaît comme le sismographe de ses émotions et de ses pensées. C’est finalement à travers lui, à partir de lui qu’il réfléchit et médite. « A huit heures et demi à Spiatza-plage », beaucoup de petites choses discrètes ont lieu, on rencontre « deux raisins, un vieux Grec /une planche, sa chaise en plastique /et la jolie voisine habillée tout en noir » et puis sans transition : « Fenêtre sur le grand-neutre, je te salue /et tu ne me réponds pas /un beau jour ce sera l’inverse /… quand nous ne serons plus à l’être qui déborde /ce que l’on appelle mortvaudra pour les vivants /dernière nouvelle ».

Il y a ainsi très souvent dans les poèmes de tels tête-à-queue, qu’on peut qualifier de métaphysiques par leur façon bien particulière d’ouvrir les horizons, de sonder les tréfonds, de voguer au large. « Vers katakolo » évidemment, destination devenue au fil des pages mythique. « Vers katakolo de bon matin /tout va bien ».

André Sagne

Lauréat en 2011 du prix Paul Froment pour le recueil bilingue occitan-français L’èstre / La chose, Michel Destieu est un poète qui circule entre les langues. En Grèce, dans la maison familiale de Pyrgos et sur les plages jusqu’au port de Katakolo, lui est revenu le « patois » qui se parlait dans son village natal en même temps qu’il était pris entre le grec et le latin. Et le français comme sujet de l’un à l’autre, « vers l’inconnaissable » dit-il lui-même. On trouvera une bonne présentation de son œuvre dans La Tour Thierry, le numéro qui lui est consacré de la collection Chiendents des éditions du Petit Véhicule, publié en 2014.

Article L’indépendant 29 septembre 2020

Culture. De la bonne lecture pour cette période de confinement.

L’Illa dels poètes, qui du 3 au 28 mars rendait hommage à Jordi Pere Cerdà, avait débuté avec la présentation de l’ouvrage bilingue Nos jardins, de Serge Bonnery et Jaume Saïs, traduit en catalan par Cristina Giner et Colette Planas.

Cet évènement qui affirme sa volonté d’implanter un festival de poésie à Ille, terre de poètes catalans, n’aura pas dépassé le mur du confinement. Le temps d’une sublime exposition photo signée Jaume Saïs, d’une soirée vendredi 6 mars avec Anna Serra et Julien Boutonnier, d’une nuit de la poésie très réussie samedi 7 mars. La soirée prévue le mardi 17 mars, avec Pere Figueres et Jordi Sales, qui devait présenter son recueil Cap al tard, a été annulée. Et tout ce qui suivait s’est effondré comme un Mikado. Notamment la soirée réservée à Charles Pennequin, qui aura lieu jeudi 10 septembre.

Les éditions Paraules qui ont mis sous presse cinq recueils de poésie et un livre, chacun tiré entre 200 et 300 exemplaires, sont financièrement engagées dans ce projet. Les présentations de Cap el Tard, Co-incidències de Christina Giner et Odile Marot, Corridas de Francesca Caruana, Versets nomades de Gabriel Groyer et Les chantiers de l’hiver, suivies d’une nouvelle Le pianiste s’appelle Jean-Paul, d’André Robèr sont remises. « La présentation des ouvrages aura lieu au dernier trimestre et à la réouverture des librairies pour lesquelles je travaille, explique André Robèr directeur des éditions Paraules. Pour l’ouvrage de Francesca Caruana. Nous allons réaliser un tirage de tête de 25 exemplaires, avec un dessin original de l’artiste. Ça va aider ».

Pas évident de rebondir pour un éditeur. La poésie a du mal à trouver son souffle, alors que c’est vraiment une lecture de confinement. « On va miser là-dessus. Peut-être que les gens ont envie de lire et d’acheter. Même moi j’ai le temps de lire ».Éditions Paraules 2, rue Julien Panchot à Ille-sur-Têt. Tél. 06 78 28 66 17.

LITTÉRATURE. Six « dones poetes », six voix, une langue. L’independant le 23 mars 2019

Lorsque les mondes de l’édition et de la poésie de langue catalane sont en connexion, ça donne une soirée extraordinaire où A. Aldrell, Estel Aguilar i Miró, Maité Barcons Reniu, Cristina Giner, Mariela Olive et Colette Planas ont sublimé la langue catalane. Elles ont aussi cosigné un recueil de poésie Aigües sempre vives, porté par les éditions Paraules et André Robèr. L’occasion de rendre un hommage appuyé à la poétesse illoise Simone Gay, décédée en 1969. « Nous devons remercier André Robèr de nous avoir donné cette opportunité. Il le fait par conviction, car c’est une langue minoritaire », soulignait Teresa Dalmau, présidente de la Casa Samsó. André Robèr, soutien indéfectible de cette langue catalane, organisateur de l’Illa dels poètes, dont il a planté les jalons cette année et qui a rassemblé au-delà des frontières. « Il y a eu du monde et on n’a pas à rougir par rapport à d’autres festivals. On a fait cette démarche. Reste à savoir ce que sera la deuxième édition », avançait-il.

La soirée s’est avérée riche, variée, avec plusieurs types de poésies : militante, intimiste, paysagère… Avec une phonétique différente, des accents divers, ceux du país valencian, du Maresme et de Catalogne nord. Un catalan compréhensible, avec une seule envie : transmettre cette langue. « Le but est d’aider à faire en sorte que les gens se réapproprient l’écrit en langue catalane. Et ce genre de poésie est à la portée de tout le monde. Le public peut se l’approprier », expliquait Teresa Dalmau.

Et les soutiens arrivent pour étayer la poésie de langue catalane, puisque dans le cadre de l’année Simone Gay, Josep Puigbert, directeur de la Casa de la Generalitat de Catalunya, sera à Ille, accompagné d’Irène Munoz et Miquela Valls, ce matin à 11 h, à La Catalane, pour lancer l’année Simone Gay.